La biomécanique de la course chez les amputés

D'après Robert Gailey, Pharmacien, Médecin Rééducateur
Traduction : Ch. Santré

Robert Gailey, PhD, PT

Robert Gailey, Pharmacien, Médecin Rééducateur

La biomécanique de la course chez les amputés est un secteur intéressant et utile dans son application clinique. Avec les développements prothétiques tels que le Flex-Sprint et C-Sprint permettant aux amputés à tous les niveaux de capacité sportive de pratiquer la course en loisirs ou même en compétition, le prothésiste d'aujourd'hui et les rééducateurs se doivent de maintenir un certain niveau de connaissance dans ce secteur.

La compréhension ce qui se passe pendant la course aidera considérablement à la conception des emboîtures, au choix des composants, et à l'élaboration d'un programme de formation approprié qui aidera les personnes amputées à atteindre leurs objectifs en athlétisme.
Cet article examinera les principes fondamentaux de la course chez l'amputé. Beaucoup des principes discutés s'appliquent à la plupart des sports nécessitant de courir ou une certaine agilité et des mouvements de rotation ou torsion rapides, tels que le basket-ball ou le tennis.

Le cycle de la course est divisé en une phase d'appui et d'oscillation (balancement). Pendant la phase d'appui, la période du contact initial jusqu'à la position intermédiaire est désignée sous le nom de "phase d'absorption", où les forces décélèrent pendant que le coureur entre en contact avec la terre. Depuis la position intermédiaire jusqu'à ce que les orteils quittent le sol est définie comme la  "phase de propulsion," où le corps produit des forces d'accélération qui sont transmises pendant que le membre entre dans la phase d'oscillation. Depuis la phase intermédiaire jusqu'à l'oscillation terminale, le membre commence à ralentir comme il revient à la phase d'absorption.

Au début et à la fin de chaque phase d'oscillation il y a une période de double flottement, où aucun membre n'est en contact avec le sol. En conséquence, la phase d'appui compte pour moins de 50 pour cent du cycle de la course. À mesure que la vitesse augmente, le pourcentage de la phase d'appui diminue.

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La phase d'absorption

Phase d'absorption chez un amputé tibial

Phase d'absorption pour un amputé tibial

Le contact initial à la phase d'appui intermédiaire est considéré comme la période d'absorption. Dans cette période, le membre inférieur agit en tant qu'amortisseur pour le corps, réduisant la réaction considérable au niveau du sol  transmise par le membre, qui peut être deux à trois fois plus importante que le poids du corps.

Lorsque le pied heurte le sol, une force rétroactive est générée par la contraction puissante des muscles extenseurs de la  hanche, alors que les abducteurs de hanche permettent la stabilité nécessaire du bassin. La stabilisation musculaire, couplée au mouvement des articulations, crée un ressort biomécanique qui réduit les effets des forces de réaction provenant du sol.

Lorsque les amputés courent, il y a une absence de force de réaction lors de l'impact sur la prothèse. Cette réduction de la force de réaction du sol suggère que les amputés absorbent et produisent moins d'énergie avec leur prosthèse. La réduction de l'énergie générée par prosthèse pourrait être le résultat d'une utilisation plus passive du membre, l'absorption des forces par les tissus mous enfermés dans le manchon, ou par la présence d'une contraction isométrique des muscles.

Phase d'absorption chez un amputé fémoral

Phase d'absorption chez un amputé fémoral

Lorsque l'amputé tibial (AT) touche le sol avec sa prothèse, une force de rappel en arrière est immédiatement générée par la musculature de la hanche du même côté. Ceci nécessite entre deux et trois fois plus de travail que pour le membre sain, afin d'aider à déplacer le corps au-dessus du pied stationnaire, et à compenser en partie la perte de flexion plantaire active de la cheville.

Probablement la différence entre les débutants et les coureurs amputés tibiaux entraînés est la plus notable pendant le contact initial, la flexion du genou est souvent absente chez le coureur de débutant. Cependant, avec un entraînement approprié, la force, et une longueur de moignon adéquate, une flexion comparable du genou peut être obtenue avec le membre amputé.

La longueur du moignon et le volume de masse musculaire jouent un rôle significatif en déterminant le potentiel de course des amputés fémoraux (AF). Ceci est devenu tout à fait évident ces dernières années depuis que les coureurs désarticulés au niveau du genou obtiennent des résultats surprenants en compétition (Cf Earle Connor). La réserve de puissance potentiellement disponible pour les coureurs désarticulés au niveau du genou ne doit pas éclipser l'exigence de capacité sportive et d'entraînement, qui jouent également un rôle très important.

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Phase d'accélération

Phase d'accélération chez un amputé tibial

Phase d'accélération chez un amputé tibial

Depuis la position intermédiaire jusqu'à la phase terminale et pendant le balancement initial désigné sous le nom de "phase d'accélération" du cycle de course, pendant lequel le corps se déplace de la phase d'absorption d'énergie jusqu'à la phase d'accélération. A ce moment, la majorité de la propulsion vers l'avant du corps provient du balancement du membre controlatéral et des bras.

Les amputés tibiaux entraînés peuvent réaliser des mouvements de flexion-extension semblables à ceux coureurs non amputés pendant la séquence. La contraction du quadriceps, couplée aux muscles du mollet, permet la stabilité adéquate du genou. L'utilisation du Flex Foot en forme de "J", qui permet une dorsiflexion contrôlée, est considérée par beaucoup comme très importante dans le contrôle de la stabilité de la flexion du genou. En fait, le Flex Foot s'est avéré utile pour permettre un travail plus physiologique de la hanche et des muscles extenseurs du genou tout au long de la phase d'appui.

La hanche de l'amputé fémoral reste dans une position neutre et est liée au genou prothétique en extension. Pour continuer la propulsion en avant au-dessus da la prothèse en appui, les muscles doivent fournir une extension rapide de la  hanche. La puissance de dorsiflexion de la cheville est le résultat direct de la conception et de l'alignement du pied prothétique. Ici encore, jusqu'à ce jour la conception du Flex-Sprint permet la restitution du maximum d'énergie mécanique pour les coureurs amputés fémoraux.
Phase d'accélération chez un amputé fémoral

Phase d'accélération chez un amputé fémoral

Lorsque la hanche atteint le maximum d'extension, tous les mouvements sont passifs pendant la phase d'appui terminale excepté les adducteurs de la hanche, qui se contractent pour maintenir la stabilisation du bassin. La flexion plantaire maximale est le résultat d'un mouvement rapide du tibia au-dessus du pied, créant un levier rigide au niveau du pied permettant de libérer l'énergie élastique. Pendant la course, plus de la moitié de l'énergie élastique est stockée dans deux ressorts, que sont le tendon d'Achille et la voûte plantaire.

"L'énergie élastique" observée dans le pied anatomique a été déclinée à des degrés variables dans les  pieds prothétiques. Les pieds dynamiques génèrent de deux à trois fois plus d'énergie élastique que les pieds SACH. Czernieki, Gitter et Munro (1991), ont défini l'efficacité du ressort comme la "quantité d'énergie produite, divisée par la quantité d'énergie absorbée." L'efficacité du ressort du pied SACH est de 31 pour cent, celle du pied de Seattle 52 pour cent, et le Flex-Foot obtient le résultat impressionnant de 82 pour cent. En comparaison, le pied humain obtient une efficacité de 241 pour cent, et l'addition d'une contraction concentrique en flexion plantaire.

Lors de la phase terminale d'appui, le travail musculaire total du coureur amputé tibial du côté de la prosthèse représente la moitié de celui mesuré pour le membre sain et chez les coureurs non amputés. Ceci ne surprend pas, vu l'absence des fléchisseurs plantaires. Pour compenser, ce là représente approximativement une augmentation de 75 pour cent du transfert d'énergie à partir de la jambe saine lors de la phase de balancement pour les amputés.

La flexion de hanche est générée par une contraction puissante des fléchisseurs de la hanche. La stabilité et la ligne de progression du membre sont maintenues en stabilisant les contractions des muscles abducteurs et adducteurs de la hanche. Le travail mécanique, ou l'énergie générée par les fléchisseurs de la hanche côté sain, s'est avéré être plus de deux fois plus important que celui des coureurs non amputés, avec un travail côté prothèse étant supérieur à la normale, mais pas aussi élevé que du côté sain.

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Phase de décélération

Phase de décélération chez un amputé tibial

Phase de décélération chez un amputé tibial

Pendant que le pied se prépare à toucher le sol, les muscles se contractent pour propulser le corps en avant, tout en absorbant les forces de réaction du sol. Les extenseurs de la hanche fonctionnent de façon excentrique pour ralentir la cuisse et la jambe pendant la phase terminale de balancement, et étendre la hanche en avant immédiatement avant le contact initial. Les muscles abducteurs et adducteurs de la hanche se contractent pour stabiliser le bassin lorsque le contact initial est imminent.

Les coureurs amputés tibiaux tendent à avoir des pics de vitesses angulaires maximales en flexion et en extension plus bas, ainsi que des angles maximaux de flexion de la hanche et du genou. L'extension prématurée du genou pendant l'oscillation est également communément observée. Des problèmes liés à la conception du manchon et des genouillères sont probablement à l'origine de la réduction de la flexion maximale du genou, qui limite également la flexion de la hanche. Créer un manchon tibial qui permet la stabilité à la fois pendant la phase d'appui et la mobilité pendant la phase d'oscillation a été une tâche ardue.

L'amputé tibial doit  également  contracter les muscles du membre inférieur de la même façon que les non amputés pendant l'oscillation terminale. Le genou devrait être légèrement fléchi et, comme indiqué plus tôt, il y a une réduction des forces lorsque le membre se prépare à toucher le sol.

L'amputé fémoral doit s'appuyer sur un genou prothétique en extension. Initier une force vers l'arrière avant le contact n'accélérera non seulement le corps vers l'avant, mais assurera simultanément le maintien de l'extension du genou. Beaucoup de coureurs amputés fémoraux adoptent également un maintien en extension du tronc avant le contact avec le sol, bien que ce soit inutile.
Phase de décélération chez un amputé fémoral

Phase de décélération chez un amputé fémoral

Le balancement du tronc et des bras

Pour une personne amputée, le balancement des bras est extrêmement important, bien qu souvent difficile à maîtriser. Un effort de concentration est nécessaire pour maintenir une oscillation symétrique des bras, particulièrement lorsque la vitesse augmente et que les jambes ont tendance à perdre la symétrie du mouvement.

Les amputés fémoraux ont tendance à une plus grande abduction du bras du côté de la prothèse, particulièrement lorsque le membre inférieur prosthétique est enlevé. Cette position défavorable de la jambe et du bras crée les forces d'opposition qui tendent à gêner la propulsion et augmentent la consommation métabolique. Une mauvaise stabilité médiane et latérale du manchon nécessitera également un effort supplémentaire du bras côté prosthèse et engendrera des mouvements non souhaitable du tronc.

Ce tour d'horizon de la biomécanique de la course chez les amputés devrait aider dans la fabrication des manchons et dans le choix des composants, aussi bien que dans la réalisation de programmes de formation appropriés. Ainsi, les amputés pourront optimiser leurs performances dans le but de réaliser leurs objectifs en athlétisme.

Université de Miami Faculté de Médecine - Département d'Orthopédie - Division de Thérapie Physique

Références

  1. Buckley JG. Sprint kinematics of athletes with lower-limb amputations. Archives of Physical Medicine and Rehabilitation 1999;80:501-508.

  2. Czerniecki JM, Gitter A. Insights into amputee running: a muscle work analysis. American Journal of Physical Medicine & Rehabilitation 1992;71:209-218.

  3. Czerniecki JM, Gitter AJ, Beck JC. Energy transfer mechanisms as a compensatory strategy in below knee amputee runners. Journal of Biomechanics 1996;29(6):717-722.

  4. Czerniecki JM, Gitter A, Munro C. Joint moment and muscle power output characteristics of below knee amputees during running: the influence of energy storing prosthetic feet. Journal of Biomechanics 1991;24(1):63-75.